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Thé vert à la menthe, l'incarnation d'un métissage culturel entre la Chine et le Maroc

Loin de se réduire à une simple boisson, le thé vert à la menthe s'érige au Maroc en véritable marqueur culturel dont les manifestations ont imprégné les arts, la littérature et la tradition orale.

En matière de chants populaires, par exemple, qu'il s'agisse des répertoires amazighs, de l'Aïta ou du Chaâbi, le rituel de la préparation du thé renvoie souvent à l'accueil de l'être aimé ou des hôtes, tandis que plateau, théière et verres servent de métonymie du foyer et de la chaleur affective.

En témoigne Siniyya (1972), célèbre chanson du groupe mythique Nass El Ghiwan, où le plateau à thé (Siniyya, que l'on pourrait traduire littéralement par "La Chinoise") représente une métaphore évoquant l'exode rural, la solitude propre aux temps modernes et la nostalgie d'une époque où le voisinage formait une grande famille.

Les mentions du thé à la menthe foisonnent également dans la littérature marocaine, où cette denrée sert tantôt de toile de fond aux souvenirs d'exil, aux discussions politiques ou aux scènes de tensions familiales, tantôt d'invitation à des réflexions méditatives qui contrastent avec la frénésie de la vie urbaine.

"C'est l'attente, la théière est sur les braises du kanoun (brasero, Ndlr), l'œil surveille de temps à autre, guette le moment où va se former une couronne de mousse légère, blanche, irisée, alliance du feu et de l'eau, de la menthe et du thé", écrit Edmond Amran El Maleh dans son roman Le Retour d'Abou El Haki (1990).

"La table ronde fut dressée, les cuivres rutilèrent, le jet de la bouilloire fuma et nous nous retrouvâmes assis, un verre de thé à la main, goûtant l'infusion comme si rien ne s'était passé, tout au plus nous efforçant de l'avaler bien que brûlante. Le thé est un apéritif qu'on ne boit pas, mais qu'on déguste", relève Driss Chraïbi dans Le Passé simple (1954).

Cet ancrage symbolique du thé vert chinois dans l'imaginaire marocain puise ses racines dans une histoire d'échanges pluriséculaires. Les recherches historiques les plus rigoureuses s'accordent à situer aux XVIIe et XVIIIe siècles l'introduction de ce thé (souvent de type Gunpowder ) dans les circuits commerciaux marocains par l'intermédiaire des compagnies européennes, puis massivement au XIXe siècle avec la réorientation des flux britanniques consécutive à la perte des marchés slaves lors de la guerre de Crimée (1853-1856).

Ce commerce structuré transparaît dans les archives douanières et les correspondances consulaires de l'époque, qui attestent notamment que la Compagnie britannique des Indes orientales commença à exporter en grande quantité ses produits vers les ports de Mogador (Essaouira) et de Tanger.

Les réseaux marchands marocains du Sud du Royaume, notamment ceux partant de Guelmim, réexportèrent ce thé vers le Sahel (Mauritanie, Mali, etc.), faisant du Maroc un relais régional de la diffusion du thé vert chinois en Afrique de l'Ouest.

La baisse relative des prix et la régularité des approvisionnements permirent au thé vert d'aller au-delà des cercles aristocratiques pour gagner les classes urbaines plus modestes, puis les campagnes.

L'adoption progressive de ce thé par les Marocains se cristallisa par sa transformation en une boisson sucrée à la menthe, résultant de l'association du thé vert, de la menthe et des pains de sucre selon des phases précises allant du rinçage des feuilles et du cassage du sucre à l'aide d'un petit marteau, jusqu'au versement en hauteur de la boisson préparée.

Aujourd'hui, le Maroc représente la principale destination des exportations chinoises du thé vert. D'après un rapport de la Sous-commission de l'industrie du thé, relevant de l'Association chinoise pour la promotion de la coopération agricole internationale, l'Empire du milieu a exporté vers le Royaume chérifien un total de 80.600 tonnes de thé en 2024, soit une hausse de 34,68% par rapport à 2023.

La valeur totale de ces exportations a atteint 243 millions de dollars américains, soit une croissance annuelle de 27,61%, selon la même source, qui précise que le thé vert a représenté 99,85% du volume total de thé exporté vers le Maroc cette année-là.

Plusieurs experts chinois voient en ces statistiques le reflet d'un lien singulier entre deux anciennes civilisations. Selon Chuchu Zhang, directrice adjointe du Centre d'études moyen-orientales relevant de l'université Fudan de Shanghai, la place qu'occupe le thé vert chinois au sein de la société marocaine "revêt une importance considérable dans la longue histoire du commerce mondial du thé chinois, qui s'étend sur plus d'un millénaire".

"Alors que de nombreux marchés se sont tournés vers le thé noir, le Maroc est resté un consommateur fidèle et dominant du thé vert chinois depuis son introduction aux XVIIIe-XIXe siècles", souligne Mme Zhang dans un entretien accordé à la MAP.

L'académicienne met en avant "la transformation culturelle profonde qu'a subie le thé chinois une fois parvenu au Royaume chérifien". Elle estime que la société marocaine a "ingénieusement réinterprété et remodelé la tradition chinoise du thé (...) la faisant évoluer selon sa propre coutume emblématique".

Les historiens et chercheurs chinois "portent un regard largement favorable sur le thé à la menthe marocain, le considérant comme un cas réussi de métissage culturel et d'enrichissement réciproque", affirme Mme Zhang, qui occupe également le poste de professeure associée à l'École des relations internationales et des affaires publiques relevant de l'université Fudan.

Selon elle, il existe des "similitudes claires" entre les cultures chinoise et marocaine du thé, particulièrement dans la manière dont les deux traditions mettent l'accent sur le thé comme "moyen de favoriser l'harmonie sociale, de renforcer les relations personnelles et de maintenir des rituels significatifs".

L’experte juge que cette dimension sociale et symbolique du thé vert constitue un terrain d'entente culturel naturel entre la Chine et le Maroc, facilitant la compréhension mutuelle au-delà des simples relations commerciales.

À la lumière de ces éléments, les historiens, chercheurs en études culturelles et responsables gouvernementaux chinois considèrent de plus en plus le lien de longue date qui s'est tissé entre Marocains et Chinois autour du thé vert comme un symbole significatif de rapprochement entre les peuples, soutient Mme Zhang.

"Le thé fonctionne comme un lien quotidien simple mais puissant, contribuant à nourrir le dialogue interculturel, l'amitié et une appréciation mutuelle plus profonde", conclut l'universitaire chinoise.

(MAP: 28 Janvier 2026)

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